Sarcelles – La Défense, 1h de schizophrénie

Habiter Sarcelles ou n’importe quel autre quartier populaire et travailler à la Défense : c’est le lot de bon nombre de banlieusards aujourd’hui, encore plus avec la jeune génération émergente que sont les kameleons.

Au-delà du temps de transport plus ou moins conséquent, la distance séparant ces deux points est surtout psychologique et le trajet est souvent le lieu d’une gymnastique mentale que seuls des kameleons sont capables de réaliser. Avant de commencer mon explication, je tiens à préciser que dans la vie comme sur word, mes raisonnements sont souvent composés de digressions en tout genre et d’une tripotée d’expressions totalement hors de propos. Bon, cette fois je m’explique.

La gymnastique mentale du matin     

Garges-Sarcelles un lundi matin à 8h. C’est ici que tout commence. Les quais de gare sont pris d’assaut par les habitants des Grands Ensembles et l’attente du RER se fait plus ou moins longue. Pour la raison, appelez Thierry Beccaro et demandez-lui de tirer au sort entre le climat, les grèves, les suicides, et autres vols de cuivre au stade de France. Anyway. C’est en général à ce moment précis qu’a lieu une rencontre plus ou moins fortuite avec un vieux compagnon de route du lycée/collège que depuis tu ne revois justement… que dans le RER. Ce gars-là peut avoir différents profils, allant du mec n’ayant pas eu le brevet, au thésard, en passant par le simple salarié comme moi-même. En soit un français lambda….Bon en toute transparence, tu l’avais bien vu comme souvent mais dans la cohue tu n’as pas réussi à l’esquiver. Pourtant tu avais réussi à te créer un petit cocon en écoutant le dernier Mac Miller (RIP le white/blancos, Valls et moi-même te regretteront) mais non. Malgré les différents choix de vie, une chose vous lie particulièrement : le terter, le zoo, la banlieue quoi.  Faut dire que pouvoir s’exprimer librement sans te brider en ponctuant tes phrases par des wesh et autre « guez », c’est quand même une sacrée bouffée d’oxygène pour entamer ta journée. N’en déplaise aux provinciaux et intramuros culs serrés nous traitant de « wesh wesh » (vous savez ceux qui font les kéké en disant yo ziva majeur et index à l’horizontal), notre phrasé est tel qu’il est et ne traduit aucunement des lacunes à s’exprimer dans la langue de Molière. Au-delà de ça, les transports laissent place à des scènes cocasses à des années lumières de l’ambiance boulot qui vous attend. Faut dire que passer d’un interlocuteur involontaire en pleine pédicure à son patron vous demandant un « catch-up  concernant le call meeting sur les guidelines » ça peut créer des séquelles bicéphales.

Comment on te voit quand tu parles en wesh

A l’approche de “la déf”, les kameleons sont de sortis. NTM laisse place à un bon Jack Johnson dans la playlist spotify, histoire de se mettre une ambiance apaisée et éviter de saluer ton boss avec un high five.

Le risque de tomber sur des collègues dans le RER fait alors peser une sorte de paranoïa. On troque volontiers le « chanmé », par «  génial » ou autre « truc de ouf » par «  mais c’est énorme ». On ne se connait pas forcément entre kameleons, mais on reste complice dans cette supercherie, j’en veux pour preuve des regards traduisant un « c’est ça mon gars ! ».

Où sont les Kameleons ?

Le kameleon au centre des divergences de classes

Le kameleon sait d’où il vient, et lorsqu’il a un poste à peu près potable, cela lui confère quelques avantages par rapport à ses camarades de jeu, si tant est que powerpoint et excel en soient un. Tout d’abord sa capacité à être à l’aise quel que soit son interlocuteur. Pour avoir exercé dans une usine, on entend souvent de la part d’ouvriers que les jeunes sortant d’école sont pour la plupart prétentieux et sans considération pour les employés inférieurs hiérarchiquement, manière polie de dire « des petits cons ». Idem dans les grandes écoles où il n’est pas rare de voir des élèves laisser trainer leur bordel en classe, car c’est bien connu, « des dames sont payées pour ramasser ». Sauf que pour le kameleon, cette dame peut être sa mère, sa cousine, sa voisine, de même que l’ouvrier  à l’usine. Loin de moi l’idée de sombrer dans une vision manichéenne entre riches-méchants et pauvres-gentils, mais oui ces mecs là existent…. D’ailleurs, la particularité du kameleon est d’avoir des amis venant de tout horizon. Son fil d’actualité Facebook jongle entre une invitation dans un bar branchouille du 11eme, un post pro-Macron et un groupe de futsal sarcellois.

Retour de digression (oui je vous avais prévenu). Le Kameleon donc, peut switcher en un laps de temps très court entre une conversation usant d’un champ lexical rudimentaire et une réunion sur la migration du nouveau plan analytique de gestion. Je vous rassure, utiliser des mots pseudos sophistiqués en réunion ne me fait pas sentir plus intelligent. Pire, j’ai surtout l’impression de créer une piscine avec un fond de chiotte, ou comment carotter en usant de formules alambiquées incompréhensibles pour le commun des mortels, tout un art à maîtriser. Bienvenue monde cynique…

Revenons à nos moutons. Etre kameleons au boulot c’est aussi savoir avaler de belles couleuvres. Faut dire que les déjeuners sont souvent sujets à des débats enflammés sur des faits d’actualités. Lorsqu’ils concernent des cas comme Benzema, les banlieues, ou les inégalités sociales, surtout quand tu bosses en finance, il est parfois difficile de contrôler ses propos. « Mais Benzema qu’il se casse s’il n’aime pas la France »,  « Purée Nanterre, c’est moche, comment les gens peuvent y habiter ». Au pire on se la ferme, au mieux on répond avec une vanne subtile montrant ton désaccord avec la tablée mais toujours avec le smile et la Happy face. Encore faut-il avoir le talent pour.

Le Kameleon opportuniste et amnésique

L’important est surtout de ne pas jouer à l’amnésique social. Vous voyez de qui je parle non ? On en connaît tous un. Ce type qui a complètement oublié d’où il venait et qui essaie à tout prix de passer par la chatière pour intégrer une classe sociale dont il attend désespérément le rond de serviette. Ça vous parle un peu plus ? On parle ici d’un mec qui a récolté toutes les bourses possibles et imaginables (Crous, mérite, léonard de Vinci, erasmus même s’il n’est pas parti, et j’en passe), et votant Sarkozy car il en a marre de « payer des impôts pour des assistés ». Ce mec qui, parce qu’il émarge à 2127 euros par mois et porte des costumes Zara, croit être devenu le loup de wall street, alors qu’il n’est rien d’autre qu’un ouvrier en costume comme 99% des salariés du tertiaire. Joint par téléphone, le président de la fédération française des Kameleons francophones de France, nous a avertis de cette nouvelle tendance et a nié tout lien avec ce genre d’individu. Un hashtag a même été lancé, #notinmyname, depuis que certains amnésiques sociaux ont tenté de reproduire les coupes de cheveux vues sur la page FB cheveux de riches. Ca la fout mal…

Enfin, malgré l’ouverture d’esprit dont les kameleons font preuve, ils doivent parfois affronter des obstacles qui les dépassent. Par exemple, certaines discussions peuvent laisser place à des références inconnues pour certains d’entre nous. Pour ma part, le cas le plus criant concerne les lieux touristiques dans les régions franco-françaises. Plus d’une fois j’ai eu vent de la part de mes collègues de virées au bord du bassin d’Arcachon ou autre weekend dans le Périgord. Pour être franc, comme beaucoup de kameleons de banlieue, mes voyages dans l’hexagone se sont limités aux excursions scolaires pendant lesquels nous jouions à action ou vérité dans le fond du bus, une bien belle époque. Faut dire que lorsqu’on se met à gagner notre croûte, l’envie de croquer le globe a pleine dents nous envahit, ne laissant aucune place à un séjour domestique. A tel point qu’à chaque retour de vacances tes collègues te prennent pour une personne aisée. Une personne aisée vivant à Sarcelles…

D’ailleurs la journée est finie. Encore une fois, je dois réadapter mon cerveau. Mon tendre et cher RER D m’attend pour une heure de transport, une de plus ou je retombe sur un ami de route pour qui les hésitations rhétoriques se font ressentir…« Bonjour, enchanté…euhh weshh ».

Un jour viendra peut-être où je ne serai plus kameleon, où il n’y aura plus à pratiquer ce grand écart schizophrénique, où le kameleon n’aura plus à modifier sa nature profonde. Ce jour où les différences s’atténueront sans complètement  s’effacer, ce jour où nous aurons gagné beaucoup…

En attendant, je jette un œil à droite, observe la poésie ferroviaire, le reflet du soleil sur les rails, le train bondé, les regards de personnes fatiguées mais heureuses de rentrer chez elles. Demain est un autre jour. Garges-Sarcelles, prépare toi on arrive !!!!

19 commentaires sur “Sarcelles – La Défense, 1h de schizophrénie”

  1. Hassiba says:

    J’adore votre article, Il represente vraiment la dure réalité que vivent les jeunnes de bonlieu.

    1. Les Kameleons says:

      Merci Hassiba, votre commentaire nous fait chaud au coeur. Nous allons tenter de retranscrire au maximum le quotidien des jeunes de banlieue, mais pas que. Continuez de nous suivre sur les réseaux sociaux 😉

  2. Fred says:

    Excellent et si vrai !

    1. Les Kameleons says:

      Merci Fred 😉

  3. Kirikoustra says:

    Criant de vérité ! un truc de ouf !
    Je me suis reconnu comme si l’article venait de moi
    Très bonne continuation mon ami !

  4. Kirikoustra says:

    Article de qualité !
    Criant de vérité !
    Je me suis reconnu un truc de ouf
    Très bonne continuation à vous

  5. Boumz says:

    Super article que j’ai pris plaisir à lire et relire et à partager! Vraiment très lourd !
    D’ailleurs je conseille à l’équipe Kameleons et aux lecteurs la lecture (mais peut-être que vous êtes déjà beaucoup trop vifs) du livre de Fabien Truong « Jeunesse française bac +5 made in banlieue » qui traître justement de ce sujet et de la place des banlieusards dans la société. Dans le livre l’auteur caractérise cela comme l’effet « chaise à bascule » pour parler justement du fait de passer d’un monde à l’autre (mais parle aussi de pleins de sujets très très intéressants!).

    Félicitations de la part d’un Kameleon avec beaucoup d’expérience dans la Kameleonerie (taf à la défense, grande école parisienne etc) et originaire aussi de la capitale des lascars (peut être déjà croisé dans le quai de Garges Sarcelles who knows ?). Peace and lové.

    1. Les Kameleons says:

      Merci pour cette lecture Boumz ! on va commander et en parler dans l’un de nos prochains podcasts culture. N’hésite pas à nous écouter !

  6. lyly says:

    Tellement vrai !!! je me reconnais dans tout ce que vous dites
    On est àl !

  7. Oumou says:

    Excellent!

  8. Marissa says:

    Hihihi….qu’est ce que c’est bon de ne pas se sentir seule (du coup on se parle comment entre Schizophrènes?). Excellent article …étant une fille je m’y reconnais à ma manière et sans compter toutes les fois où se demande « p..si mes copines ou mes collègues me voyaient »… Continuez !

  9. ER-A. says:

    Merci pour cet article… ex.sarcelloise (mais je le reste toujours dans le coeur), j ai quitté la France il y a de cela 10 ans pour vivre à l’autre bout de la terre.. et voyez-vous même là, à 23000 km, je jongle encore entre le « oui, bien sûr «  et le « whesh ». . Parce que ça fait pas super classe d être de « ces banlieues ». C’est navrant, tellement triste cette stigmatisation. .. merci, par l écrit de maintenir notre tête droite…

    1. Les Kameleons says:

      Merci pour ce commentaire ! Tu sais certains de nos kameleons écrivent egalement de l’autre bout de la terre 🙂

  10. Fabien Joulin says:

    Juste Bravo et merci d’avoir exprimé aussi bien notre situation !

  11. Steven says:

    Très bel article, il représente énormément ce que nous vivons au quotidien. Toutefois, étant sur le RER B, je ne partage guère (archi pas) le même amour que vous pour le RER D.

  12. Cumulard says:

    Bravo super article, je m’y reconnais à chaque ligne.

    Signé un banlieusard  rebeu devenu médecin.

  13. Kraiem says:

    Super article!!! Félicitation la famille hahaha!
    C’est fou comme tu as bien résumé notre situation à nous les kameleon jusqu’au bobo parisien qui nous dis Wesh Wesh en faisant des signes de la main :’D.
    Merci à toi pour ton super article!
    Continu on attend le prochain ou pourquoi pas un bouquin 😉

  14. Fares says:

    Genial, rien à dire, belle plume.

    « Se ki se pense b1 senonce clairement et les mot pr le dir nous viennent aisément »
    Disait la bouuuuéssi

    Bravo bravo

  15. Jobico says:

    Excellent article ! Venant de Garges et travaillant à Disney (combo RER D + RER A ahah), j’ai l’impression qu’on vit la même chose.

    Force à vous !

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